Il n’y a pas de terme aussi galvaudé, de concept aussi saturé, que le fascisme. Utilisé à toutes les sauces pour s’opposer à une mesure ou à un gouvernement, le mot a une portée émotionnelle rare provenant du consensus d’après-guerre. Ainsi, de nombreux commentateurs passent leur temps à crier au péril fasciste pour accabler leurs adversaires politiques, sans réaliser qu’ils privent l’appellation de toute pertinence. Le véritable phénomène devient ainsi indiscernable, puisqu’il n’y a plus de mot pour le désigner. D’où mon désir, ici, d’en dégager une définition claire.
L’origine et l’utilisation du terme
Le terme « fascisme » est la transcription du terme italien fascismo, lui-même tiré de fascio, « faisceau », qui désigne un assemblage de branches longues et fines liées ensemble autour du manche d’une hache. Ce faisceau était un symbole utilisé par les licteurs de la Rome antique, officiers au service des magistrats dont ils exécutaient les sentences. Le faisceau était donc le symbole de l’imperium, le pouvoir de contraindre et de punir : les verges servaient au châtiment corporel, la hache à la mise à mort par décapitation.
À l’époque moderne, le faisceau de licteur a été réutilisé comme emblème par l’Assemblée constituante lors de la Révolution française. Il a ensuite été repris à la fin du XIXe siècle par les faisceaux siciliens des travailleurs, groupements d’inspiration socialiste. En 1914, l’emblème a donné son nom au « Faisceau d’action révolutionnaire interventionniste », mouvement d’extrême-gauche socialiste favorable à l’entrée en guerre de l’Italie contre les empires centraux, auquel participait Benito Mussolini. Après la Grande Guerre, ce dernier a récupéré cette symbolique pour créer les « Faisceaux italiens de combat » en 1919, puis le Parti national fasciste en 1921, qui a fini par prendre le pouvoir en 1922 avec la marche sur Rome, ouvrant la période de l’Italie fasciste.

Dans les années 30 et pendant la Seconde Guerre mondiale, le terme de fascisme s’est étendu, par métonymie, aux régimes dictatoriaux et militaristes de l’Axe : l’Allemagne nazie et le Japon expansionniste. On y associe parfois l’Espagne phalangiste, un protofascisme étouffé par la guerre civile. Les régimes fascistes ayant été les grands rivaux des Alliés lors du conflit, ces derniers en ont naturellement fait des ennemis à abattre, des boucs émissaires responsables de tout ce qui était arrivé, chose qui s’est retranscrite dans le consensus d’après-guerre. Dans son discours de campagne du 23 septembre 1944, le président américain Franklin Delano Roosevelt expliquait ainsi :
« Je pense que la victoire du peuple américain et de ses alliés dans cette guerre sera bien plus qu’une simple victoire contre le fascisme, la réaction et l’emprise mortelle du despotisme du passé. La victoire du peuple américain et de ses alliés dans cette guerre sera une victoire pour la démocratie. »
La propagande des Alliés a donc eu pour conséquence de brouiller sa définition, et le terme est vite devenu synonyme de brutalité et de méchanceté. Dans les cercles socialistes, il servait très souvent à dénoncer les ennemis politiques. Dès 1944, l’écrivain George Orwell, qui ne se voilait pas la face sur son propre camp, questionnait cette pratique dans un journal de gauche britannique :
« Quand nous appliquons le terme “fascisme” à l’Allemagne, au Japon ou à l’Italie de Mussolini, nous savons à peu près ce que nous entendons par là. C’est en politique intérieure que ce mot a perdu toute trace de signification. Une lecture attentive de la presse montre qu’il n’y pratiquement pas une seule catégorie d’individus (en tout cas, pas un seul parti politique ou groupement constitué) qui n’ait été qualifiée de fasciste durant ces dix dernières années. Je ne parle pas ici de l’usage oral du mot “fasciste”. Je parle de ce que j’ai lu dans des textes. J’ai vu les expressions “sympathisant fasciste”, “de tendance fasciste” ou “fasciste” (tout court) appliquées avec le plus grand sérieux. […]
Comme on le voit, le mot “fascisme” ainsi utilisé est presque totalement dénué de sens. Dans la conversation, bien entendu, on l’emploie de façon encore plus extravagante que par écrit. Je l’ai entendu appliqué aux fermiers, aux commerçants, au Social Credit, aux châtiments corporels, à la chasse au renard, aux courses de taureaux, au Comité de 1922, au Comité de 1941, à Kipling, à Gandhi, à Tchang Kaï-chek, à l’homosexualité, aux émissions de Priestley, aux auberges de jeunesse, à l’astrologie, aux femmes, aux chiens et que sais-je encore. […]
Même ceux qui lancent le mot “fasciste” à tous les vents lui attachent au minimum une signification émotionnelle. Par “fascisme”, ils entendent grosso modo quelque chose de cruel, sans scrupules, arrogant, obscurantiste, antilibéral et anti-classe ouvrière. À l’exception du petit noyau des sympathisants fascistes, la quasi-totalité des Anglais accepteraient “brutal” pour synonyme de “fasciste”. C’est approximativement la meilleure définition qu’on puisse donner de ce mot dont on a tant abusé1. »
Aujourd’hui encore, en France et ailleurs, certaines personnes utilisent le terme pour désigner toute tendance politique autoritaire ou dictatoriale, réelle ou fantasmée. Ainsi, dans le paysage politique français, le Rassemblement national serait « néofasciste », le gouvernement d’Emmanuel Macron aurait glissé « vers un fascisme » lors de la crise sanitaire, et la France insoumise poserait un « risque de fascisme » quant à sa position sur le conflit israélo-palestinien.

La droite et la gauche
Dans la grande confusion qui règne autour du fascisme, on évoque régulièrement sa position dans le clivage politique entre la droite et la gauche. Les progressistes veulent ainsi faire du phénomène quelque chose d’éminemment réactionnaire, tandis que les conservateurs veulent le voir comme une incarnation révolutionnaire. Cette classification sert, encore une fois, à accabler l’adversaire dans le débat public.
D’un côté, certaines personnes de gauche décrivent les fascismes comme des mouvements politiques strictement cantonnés à l’extrême-droite. On retrouve ce lieu commun dans la presse généraliste et dans l’éducation, et même dans la bouche de certains historiens à l’instar de Johann Chapoutot. L’exemple le plus notable de cette caractérisation provient de l’écrivain italien Umberto Eco qui avertissait en 1995 sur le danger de l’« Ur-fascisme, c’est-à-dire le fascisme primitif et éternel », auquel il attachait le « culte de la tradition », le « refus du modernisme », la « peur de la différence », le « culte de l’héroïsme », le « machisme2 » ; bref, des caractéristiques ordinairement liées à la droite.
Mais c’est une vision incorrecte : même si les fascismes ont pu puiser abondamment dans les doctrines d’extrême-droite, ils n’ont jamais amené de restauration du régime antérieur comme l’aurait fait un vrai dirigeant réactionnaire au pouvoir3 : Adolf Hitler n’a pas formellement aboli la république de Weimar et rétabli le Kaiserreich allemand ; Mussolini a institué une République sociale en lieu et place du royaume d’Italie en 1943 ; et Hideki Tojo, premier ministre du Japon de 1941 à 1944, n’a pas rendu à l’empereur son pouvoir perdu en 1912. Le fascisme n’est pas la contrerévolution, c’est la continuité de la révolution, sa conséquence logique.
En Europe, en particulier, ces mouvements affichaient des ambitions socialisantes, qui ont été partiellement réalisées quand ils ont pris le pouvoir. Du côté de l’Italie, le « Manifeste des Faisceaux italiens de combat », publié dans le journal Il Popolo d’Italia le 6 juin 1919, souhaitait la promulgation du suffrage universel et du droit de vote des femmes, de la journée légale de huit heures pour les travailleurs, du salaire minimum et de l’abaissement de l’âge de départ à la retraite de 65 à 55 ans. Du côté de l’Allemagne, le programme en 25 points du DAP (futur parti nazi), présenté par Hitler en février 1920 dans la salle des fêtes de la brasserie Hofbräuhaus à Munich, comportait des mesures clairement socialisantes comme le droit au travail (point 7), la suppression de l’intérêt (point 11), la nationalisation des trusts (point 13) ou la réforme agraire (point 17).
Ces éléments ont poussé certaines personnes de droite à classer ces mouvements à gauche. Le fascisme mussolinien et le national-socialiste hitlérien sont ainsi régulièrement accusés d’être des socialismes à l’image des courants marxistes de l’époque. Mais cette dimension collectiviste était bien davantage un corporatisme qu’autre chose : le but était la planification de l’économie au service de l’État central, pas le triomphe du prolétariat dans la lutte des classes.
Surtout, les fascismes s’attaquaient frontalement aux partis marxistes de gauche, qui étaient leurs plus farouches opposants. Les nazis haïssaient les partis représentant le « judéo-bolchévisme », dont notamment le Parti communiste d’Allemagne (KPD), issu directement de la Ligue spartakiste ; et les partisans de Mussolini s’opposaient au Parti socialiste unitaire (PSU), dont ils ont assassiné le chef, Giacomo Matteotti, en 1924. Au niveau du parlement, les deux mouvements siégeaient à l’extrême-droite avant leur coup d’État : en 1921, les Faisceaux de combat appartenaient en effet à la coalition des Blocs nationaux dirigée par Giovanni Giolitti, président du Conseil de l’Italie d’avant-guerre ; en 1932, le NSDAP occupait à lui seul le tiers droit du Reichstag.

En outre, ces mouvements n’ont jamais amené les idées les plus révolutionnaires au pouvoir. Leurs revendications sociales n’ont été que partiellement réalisées, et ils n’ont pas hésité à se séparer de leur aile gauche la plus radicale quand elle devenait plus gênante. Par exemple, Roberto Farinacci a été écarté de la direction du parti fasciste en 1924, et Ernst Röhm assassiné lors de la Nuit des longs couteaux en 1934.
Le fascisme n’est donc ni de gauche, ni de droite. C’est quelque chose d’autre : un syncrétisme, une forme de centrisme anticonformiste et autoritaire.
Un phénomène de réunion des extrêmes
Plusieurs tentatives de définition du phénomène ont été réalisées durant la seconde moitié du XXe siècle. En 1978, l’historien israélien Zeev Sternhell a utilisé le terme de « droite révolutionnaire » pour décrire le fascisme4 . Dans son ouvrage éponyme, il décelait l’origine des totalitarismes modernes dans le mouvement boulangiste français des années 1880, une tendance politique de la IIIe République formée autour du général Boulanger, qui associait républicains radicaux, socialistes, monarchistes et bonapartistes.
En 1980, l’historien juif américain Jeffrey Herf a parlé de la mouvance fasciste comme étant un « modernisme réactionnaire », qu’il décrivait comme un mélange « d’enthousiasme pour la technique moderne et de rejet à l’égard des Lumières et des institutions de la démocratie libérale5 ». Son analyse se fondait sur son étude de la « révolution conservatrice6 » allemande, courant intellectuel qui s’est développé dans la république de Weimar pré-hitlérienne, qui regroupait (entre autres) le philosophe Oswald Spengler, le juriste Carl Schmitt, l’écrivain Ernst Jünger, et le sociologue Hans Freyer.
Le fait d’avoir recours à des oxymores (droite / révolution, modernité / réaction) n’est pas là pour faire joli, mais vise à décrire le fascisme comme une tentative de concilier l’inconciliable, à savoir la tendance réactionnaire de l’extrême-droite et l’élan révolutionnaire de l’extrême-gauche. Une telle réunion a brillamment été caractérisée comme un « centrisme par addition des extrêmes » par l’historien catholique français Fabrice Bouthillon dans son livre Nazisme et Révolution paru en 20117. Pour ce dernier, qui se spécialise dans l’étude des totalitarismes, il s’agit d’un cas particulier de réconciliation entre la gauche (qu’il définit comme le parti de l’universel) et la droite (qui représente pour lui le parti du local). En tant que centrisme extrême, le mouvement fait ainsi des concessions à l’extrême-droite et à l’extrême-gauche sans jamais s’attacher clairement à aucun de deux camps. Par exemple, il allie généralement la dictature individuelle (propre à l’extrême-droite nostalgique de l’ancien régime) et le suffrage plébiscitaire8 (propre à l’extrême-gauche républicaine), en tant que moyen de contourner le consensus oligarchique ou la démocratie parlementaire ; une réunion entre un homme providentiel et les masses populaires, en somme.
Bouthillon range dans cette catégorie un certain nombre de mouvements dans l’histoire, dont font évidemment partie le nazisme allemand et le fascisme italien. Il y ajoute (à l’instar de Léon Trotski) le stalinisme russe, le « socialisme dans un seul pays » qui s’est affirmé en Union soviétique à partir de 1924. Il y inclut également le bonapartisme français, qui a pris le pouvoir de la République en 1799 en France à la suite du coup d’État du 18 brumaire mené par Napoléon Bonaparte9.

Bouthillon décèle enfin ce phénomène dans les règnes de certains grands hommes de l’antiquité, comme le roi Alexandre le Grand en Macédoine et le dictateur Jules César à Rome. Son concept de centrisme par addition des extrêmes ne s’applique donc pas spécifiquement au fascisme découlant d’un effondrement, mais au césarisme en général, caractéristique de l’absolutisme naissant.
Il s’agit d’un mouvement populiste qui s’oppose à l’élitisme caractéristique du « centrisme par exclusion des extrêmes », un phénomène que la France actuelle ne connait que trop bien au travers du macronisme. La coalition centrale et modérée se ligue contre les extrêmes, quitte à employer des méthodes non-démocratiques, et ces dernières ne parviennent pas à faire entendre leurs revendications, ce qui mène à l’installation de ce que l’essayiste Philippe Fabry appelle un anticlivage entre conformistes et anticonformistes10.

Le même Philippe Fabry a par ailleurs repris l’analyse de Fabrice Bouthillon pour forger son propre concept concernant ce qu’on entend nébuleusement par « fascisme » : l’« impérialisme revanchard », qui est « un phénomène de masse, impliquant le corps politique du pays concerné dans son ensemble » et qui a tendance à s’incarner dans un « grand homme », dont on retient habituellement le nom11. Pour lui, ce phénomène a nécessairement lieu dans la continuité d’une révolution nationale — période généralement marquée par l’effondrement économique, l’hyperinflation et la guerre civile, et menant à l’installation d’une démocratie parlementaire — et a pour but de cristalliser « un désir collectif de revanche d’un peuple humilié12 ». En Italie comme en Allemagne, cette humiliation reposait notamment sur l’imposition du traité de Versailles au sortir de la Première Guerre mondiale, qui a créé le sentiment d’une « victoire mutilée » chez l’une, et a été vécue comme un « diktat » par l’autre.
Dans son livre Les impérialistes revanchards paru en 2023, Fabry détaille une vingtaine d’occurrences du phénomène, à la fois en Occident, en Orient, et durant l’Antiquité. Il y mentionne notamment l’exemple d’Olivier Cromwell, protestant puritain et acteur majeur de la révolution anglaise (civil war), qui, principal commandant de la New Model Army, a instauré un Commonwealth (c’est-à-dire une République) en 1649 après l’exécution du roi, puis a conquis l’Écosse et l’Irlande en quelques années, perpétrant des massacres sanglants sur l’ile verte. On y retrouve également le tyran antique Pisistrate, qui a régné sur Athènes à la fin de sa transition démocratique, entre les réformes de Solon et celles de Clisthène ; le président turc Mustafa Kemal, qui a mené la guerre d’indépendance après la chute de l’Empire ottoman et qui a instauré la République ; ou encore Vladimir Poutine, qui a pris les rênes de la fédération de Russie une décennie après la chute du communisme et qui est toujours en fonction.
Le fascisme qui vient
Toutes ces perspectives mettent en lumière les caractéristiques essentielles du fascisme au sens large. Il s’agit d’un mouvement autoritaire et populiste, naissant de l’agitation liée à une révolution, qui a pour but de rétablir l’ordre tout en conservant les acquis de ladite révolution. Le fascisme est extrême, mais n’est ni strictement d’extrême-droite, ni vraiment d’extrême-gauche, tentant de concilier les revendications des deux camps dans un syncrétisme concret. Il favorise l’émergence de la dictature plébiscitaire d’un grand homme, qui fait appel à l’ensemble du peuple plutôt que de passer par la démocratie parlementaire jugée vérolée.
La confusion qui règne quant à sa définition est dommageable, parce qu’elle nous prive d’un outil qui permet de l’anticiper. Le fascisme se caractérise par son ambigüité et par sa duplicité, et n’est pas facile à débusquer. De plus, il bénéficie aujourd’hui complètement de la diabolisation qui est faite à son égard, car elle confirme que l’élite, par l’intermédiaire de son bras médiatique, gouverne contre le peuple. Il grandit dans l’ombre dans l’attente d’une occasion de s’exprimer, ce qui ne manquera d’arriver à nouveau13.
Du côté des États-Unis, on accuse le trumpisme, et notamment sa deuxième version, de constituer un fascisme. C’est en effet un mouvement populiste, dont la base se situe à l’extrême-droite (Make America Great Again), et qui a fait des concessions surprenantes à l’extrême-gauche, notamment sur la question de la dette. Donald Trump a ainsi intégré à son administration des personnalités démocrates comme Tulsi Gabbard et Robert Kennedy. Son succès a provoqué l’hystérie dans l’establishment américain, tant parmi les démocrates modérés que chez les républicains centristes (qualifiés péjorativement de « RINO », Republicans in name only), à l’instar de Mitt Romney ou de Dick Cheney.
Les éléments distinctifs du centrisme « par addition des extrêmes » sont bien là. Toutefois, l’accusation de fascisme est quelque peu exagérée, car la société américaine ne souffre pas des distorsions de la révolution. C’est ainsi que beaucoup de commentateurs, comme Philippe Fabry ou Matthieu Bock-Coté, préfèrent parler de césarisme, qui a un caractère plus sain et structurant.
Du côté de la France, et par extension de l’Europe, c’est toujours le centrisme conformiste « par exclusion des extrêmes » qui gouverne. Cette domination a provoqué une contestation profonde dans les populations exclues, ce que la classe dirigeante a désigné comme la « montée du populisme ». La crispation de l’élite, marquée par exemple par la volonté de censurer les réseaux sociaux, alimente le cercle vicieux qui, un jour, se brisera. En fait, la situation européenne est bien plus mauvaise que celle des États-Unis si bien qu’il est davantage probable que de véritables régimes fascistes émergent sur le Vieux Continent plutôt qu’en Amérique du Nord, à la suite d’un effondrement économique par exemple.
Quelle forme prendra ce futur fascisme, s’il advient ? Difficile à dire, mais on peut en déceler les prémices dans la droite actuelle. Tout comme le mouvement völkisch avait été un terreau fertile pour le nazisme, il est possible que certains courants intellectuels et ésotériques en vogue constituent la matrice du futur fascisme européen. L’actualité étant dictée par le progrès technique vertigineux, auquel les fascistes ont toujours voué un attrait naturel, la droite technologique est un candidat tout trouvé. En particulier, nous pouvons regarder du côté du mouvement néoréactionnaire dit des « Lumières sombres14 », et en particulier dans la branche eugéniste de celui-ci, ce qui fera l’objet d’un prochain article.
Le corps du texte de cet article a été rédigé intégralement sans LLM. Sauf précision contraire, les traduction ont été réalisées par l’auteur au moyen de DeepL. L’illustration est une photographie prise par Eva Braun à Munich en juin 1940. Merci à Vagalam pour sa relecture.
George Orwell, « Qu’est-ce que le fascisme ? », initialement publié dans la revue socialiste Tribune le 24 mars 1944. Traduction française par Frédéric Cotton et Bernard Hoepffner, À ma guise. Chroniques 1943-1947, Agone, 2008, pp. 116-122.
Umberto Eco, Reconnaître le fascisme, trad. Myriem Bouzaher, Paris, Grasset, 2010.
On peut penser à la Restauration des Stuarts en Angleterre et à la Restauration des Bourbons en France, ainsi qu’à la tentative de rétablissement de l’oligarchie sénatoriale par Sylla à Rome.
Zeev Sternhell, La droite révolutionnaire (1885-1914) — Les origines françaises du fascisme, 1978.
Jeffrey Herf, Le Modernisme réactionnaire : Haine de la raison et culte de la technologie aux sources du nazisme, trad. Frédéric Joly, L’Échappée, 2018.
L’expression « révolution conservatrice » a été forgée a posteriori par l’intellectuel Armin Mohler, secrétaire d’Ernst Jünger, dans sa thèse de doctorat publiée en 1950. Mohler a par la suite été un membre influent de la Neue Rechte allemande, étant également proche du GRECE d’Alain de Benoist.
Fabrice Bouthillon, Nazisme et Révolution : Histoire théologique du national-socialisme, 1789–1989, Fayard, 2011, pp. 107-108.
Le recours au plébiscite (plus ou moins musclé) pour ratifier le pouvoir personnel d’un meneur charismatique est typique de ce type de régime. Des personnalités diverses en ont fait usage, comme par exemple Napoléon Bonaparte (1899, 1902, 1904), Louis-Napoléon Bonaparte (1851, 1852), Mussolini (1929, 1934), Adolf Hitler (1934), Charles de Gaulle (1958) et Vladimir Poutine (2020). C’est ce que Raymond-Théodore Troplong, président du sénat sous le Second Empire, appelait le « césarisme démocratique ».
Fabrice Bouthillon voit en Napoléon Bonaparte un précurseur direct des régimes autoritaires du XXe siècle. Voir Bonaparte comme précurseur : Rapport sur la banalité du mâle, éditions Dialogues, 2020.
Voir Philippe Fabry, « Le phénomène populiste », dans Islamogauchisme, populisme et nouveau clivage gauche-droite, VA Éditions, 2021, pp. 167–182.
Philippe Fabry, Les impérialistes revanchards : Poutine, Hitler, Bonaparte et les autres…, Scripta Manent, 2023 p. 101.
Ibid., p. 17.
« En histoire, quoi qu’on puisse dire de ses configurations et de ses acteurs, la nécessité est maîtresse. » — Ernst Jünger, Abeilles de verre, trad. Henri Plard, Christian Bourgois éditeur, 1971, p. 214.
En anglais : Dark Enlightenment. Encore un oxymore !



